Liban, l’Espoir au féminin (concours Paris Match 2007)

Des bus remplis à craquer arrivent des quatre coins du pays pour se rendre au rassemblement du groupe politique « Tayyar », qui fête en ce 7 mai 2006  le premier anniversaire du retour d’exil de son leader Michel Aoun. (7 mai 2006)

2006 aura été, malheureusement, une nouvelle fois une année charnière dans l’histoire moderne du peuple libanais. J’ai eu la chance d’en vivre les six premiers mois comme stagiaire au sein de l’entreprise franco-libanaise Air Liquide-SOAL. Immergé au cœur de la vie économique du pays, j’ai pu en percevoir le rebond, que ses acteurs ressentaient enfin comme le signe d’un avenir plus radieux sur la terre de leurs ancêtres. L’assassinat du Premier ministre charismatique Rafic Hariri, le 14 février 2005, fut à n’en pas douter le moteur émotionnel de ce sursaut libanais. Mettant alors de côté leurs rancoeurs confessionnelles,  les représentants des différentes communautés du pays s’étaient réunis depuis ce début d’année 2006 autours d’une table, pour apporter une solution « en interne » au mal qui ronge le Liban depuis sa douloureuse sortie de guerre. Ces négociations devaient aboutir à la création d’un gouvernement d’union nationale, pierre angulaire indispensable à l’établissement d’un climat de confiance dans la région. Avec de telles espérances, les Libanais pensaient pouvoir renouer avec leurs traditions phéniciennes et développer ce qu’ils savent finalement faire le mieux, du commerce. L’été 2006 était d’ailleurs la promesse d’une des plus belles saisons touristiques depuis des décennies. Des événements tragiques de dimension internationale en auront décidé autrement, replongeant une nouvelle fois le Liban dans sa torpeur, sa misère et ses doutes.

En vous écrivant cet article, neuf mois après avoir été rapatrié d’urgence, je ne peux m’empêcher de dresser un bilan triste et amer de ce nouveau chapitre de l’histoire du Proche-Orient. Mais Malgré tout, et en mémoire pour ce peuple au courage exemplaire, je veux vous apporter un message d’espoir, qui se déclinera au féminin à travers le portrait de trois femmes, trois femmes qui, par la passion, la ténacité et la volonté dont elles font preuve au quotidien, ont bouleversé à jamais mon existence. Et à travers elles, je veux rendre hommage à toutes les femmes libanaises, pour que vive encore et toujours le Liban.

Cheryl : le traumatisme de la guerre

Le 14 juillet 2006 avant l’aube, une détonation lourde et assourdissante ébranle le quartier d’ Ayn el Remaneh. L’aviation israélienne vient de prendre pour cible le rond-point Tayouneh, aussitôt  métamorphosé en un gigantesque trou béant et fumant. Au fond de son appartement, au quatrième  étage d’un immeuble donnant sur la rue commerçante, une jeune femme tente d’étouffer en vain ses sanglots dans les bras de sa mère. Elle s’appelle Cheryl, et n’avait pas quatre ans lorsque la guerre civile a pris fin en 1990.

J’ai fait la connaissance de Cheryl quelques mois plus tôt, dans des conditions pour le moins originales. Après une nuit un peu trop arrosée, mon « cellulaire » (mot libanais pour « téléphone portable ») me réveille en sursaut peu avant midi. Une voix féminine m’interpelle pour me proposer un casting publicitaire commandé par une chaîne de télévision saoudienne. Ils recherchent un français. Cinq minutes plus tard, la dame au téléphone m’attend en bas de chez moi pour m’emmener dans un studio, en centre-ville de Beyrouth. Je me prête volontiers à ce jeu que je découvre, mais le résultat final sera plutôt cinglant : « nous sommes désolés Monsieur, mais votre visage est trop typé…arabe ». Issu d’une famille auvergnate, sans doute depuis l’époque féodale, je suis pour le moins surpris à l’énoncé de ce verdict, et sans demander mon reste, ressors alors aussitôt du studio pour aller prendre l’air. Une demoiselle, présente en toile de fond au moment du casting, sort à son tour peu après moi et vient à ma rencontre sans aucune gène : « Alors comme ça, vous êtes français ? J’espère que vous n’avez pas trop mal pris la remarque de ma chef, c’est vrai que vous ressemblez un peu à un libanais…mais vous pouvez en être fier ! Je vous invite à faire un petit tour dans le centre ? ». Voici comment je me suis retrouvé en compagnie de Cheryl, une jeune libanaise d’à peine 20 ans, à déambuler dans les artères du nouveau Beyrouth. Près de la place de l’étoile, mon attention est attirée par des traces de pas imprimées sur les pavés de la rue piétonne. « Ces empruntes retracent la dernière promenade de notre Premier ministre Rafic Hariri, avant son assassinat non loin d’ici », m’explique Cheryl, « tu veux aller voir ? ». Et en à peine cinq minutes, nous quittions les magasins de luxe pour un décor de guerre. Pour les besoins de l’enquête internationale, les lieux de l’attentat sont restés en l’état, un « noman’s land » gravitant autours du cratère, et tenant lieu de périmètre de sécurité, des constructions soufflées par l’explosion. Cheryl ressent le besoin de poser devant ce paysage, qui fait désormais partie intégrante de l’histoire de son pays. Et indubitablement, je peux lire dans ses yeux à cet instant précis, qu’elle désire y prendre une part active…

Amanie : l’engagement politique

Une excitation inhabituelle règne dans les rues de Beyrouth en ce 7 mai 2006. Et pour cause, dans quelques heures sera proclamé officiellement au « Forum » de la ville l’anniversaire du retour du Général Aoun sur les terres libanaises, après plus de quinze ans d’exil. Ses supporters veulent également en profiter pour frapper un grand coup médiatique, alors que leur leader vient de rentrer officiellement dans la course aux présidentielles.

Amanie ne veut rater pour rien au monde cette fête, qui doit être le lancement d’un grand mouvement populaire. Un mouvement populaire, qui propulsera son cher Général à la tête du pouvoir. Un général qui  aura enfin le courage de confier des responsabilités aux jeunes. Des jeunes qui veulent prendre en main leur destin, loin des rancoeurs et haines de leurs aînés.

De famille chiite, Amanie habite dans le quartier sud de la capitale, et comme sa mère, rêve de devenir un jour journaliste. En attendant, elle s’implique avec la fougue de sa jeunesse dans la vie politique de son pays. A l’AUB (American University of Beirut), où elle y poursuit ses études, chaque parti politique libanais est représenté par un groupe d’étudiant, élu démocratiquement chaque année par l’ensemble de la population du campus. Or cette population, très hétérogène grâce aux nombreuses bourses distribuées aux familles, est une réplique miniature presque exacte de  l’éventail communautaire du pays. Les résultats de cette élection sont par conséquent surveillés de très prêt par les autorités, car il est un excellent indicateur de l’opinion générale.

Au sein de la « constellation politique » libanaise, formée d’une multitude d’entités communautaires, Amanie a porté son dévolu sur l’étoile « Tayyar », fondé par le général Aoun en 2005 et reconnaissable à sa couleur orange. Le « Général », comme ses militants aiment à scander ce titre, assure un rôle protecteur auprès des jeunes, et en particulier auprès des jeunes filles. Ce grand-père du peuple, qui a survécu aux heures les plus sombres de la guerre civile aux commandes de l’armée libanaise, rassure, de sa voix grave et posée. Mais plus encore, par la signature d’un accord de principe avec le Hezbollah, il tient à montrer sa volonté de construire un avenir qui transcendera les rivalités religieuses. Et même si de nombreux observateurs pourront considérer ce rapprochement comme une vulgaire stratégie électorale, Amanie veut malgré tout y croire, et pour me le prouver, fait dérouler devant mes yeux la marée humaine rassemblée en ce 7 mai aux portes de la capitale. Une marée humaine, qui rassemblent chrétiens et musulmans, chiites comme maronites, des enfants endormis dans leur poussette jusqu’aux vieillards accrochés à leur canne. Cette foule, unie pour la première fois autours d’une même figure, porte pourtant en secret le même espoir fou : que le peuple libanais apprenne à vivre main dans la main, et qu’une colombe venue du ciel aie enfin le courage de venir cueillir au pays des cèdres un rameau d’olivier, pour  diffuser à l’ensemble du Proche-Orient son message de paix.

Mary : le rocher de Tanios

Dans le célèbre roman d’Amin Maalouf Le rocher de Tanios,  le rocher représente un interdit, que le héros Tanios va transgresser, pour échapper à un destin qu’il n’accepte pas. La morale qui s’applique à cet ouvrage, « Ton destin s’arrête où ta vie commence », résume parfaitement le trait de caractère de Mary. Plus tenace qu’un roc millénaire dès qu’elle a une idée en tête, elle en a fait plier plus d’un dans son quartier d’Ayn el Remaneh, qui la surnommée affectueusement au fil des années Tante Mary.

Dernier fait d’arme, face à sa propre famille qui, épuisée par l’instabilité politique permanente de la région, se résignait la mort dans l’âme à partir vivre au Canada, où des cousins s’y étaient déjà installés quelques années plus tôt. Le mari de Tante Mary, directeur financier dans une entreprise industrielle, n’aurait aucun mal, de part son statut, à obtenir les autorisations nécessaires pour sa femme et ses enfants. Durant les démarches administratives, Mary est restée étrangement silencieuse. La demande d’émigration est alors allée jusqu’à son terme, demande qui incluait en outre un interrogatoire à Damas, auprès de l’ambassade du Canada (les représentants de l’autorité canadienne au Liban ne sont pas habilités pour ce genre de demande).

Tante Mary m’avait pourtant parlé avec tant d’amour de son pays, des multitudes de fruits qui y poussent à chaque saison, des figues, des amandes et des olives, de la beauté des montagnes et de leurs sommets enneigés, de la majesté des cèdres millénaires, de l’élégance de la Dabké, danse traditionnelle, du courage des hommes libanais reçu des mains même du grand Alexandre, ou encore de l’héritage spirituel jalousement gardé dans la vallée secrète de la Quadisha. Ce pays, qui a accueilli en son sein le jardin d’Eden au commencement du règne humain, se serait-elle à son tour  résignée à l’abandonner ?

Les semaines passèrent, lorsqu’un beau jour de mai, une enveloppe en provenance de l’ambassade du Canada parvînt au domicile de Mary et de sa famille. Comme ils pouvaient s’y attendre, la réponse fut positive et l’affaire paraissait donc pliée. Mais dans mon coin, j’épiais avec anxiété la réaction de Tante Mary à cette nouvelle. Cette femme qui avait tout connu depuis l’indépendance de son pays, la guerre, les massacres, les humiliations, la faim, cette femme qui était parvenue à mettre au monde et éduquer ses quatre filles sous les bombardements, cette femme qui incarne la joie de vivre pour tout un quartier, cette femme était-elle sur le point de rendre les armes ? Je ne pourrais décrire qu’avec maladresse l’émotion qui a traversé la maison et mon âme, lorsque Tante Mary se saisit de l’enveloppe sans prendre connaissance du contenu, rapprocha ses deux mains restées agrippées à l’objet, et d’un geste vif et violent envoya de sa main droite valser au sol la moitié du précieux présent offert par les autorités canadiennes. En effet, l’affaire était pliée, et l’autre moitié de l’enveloppe finit sa courte existence dans le vide ordure de l’immeuble.

Sans la force de caractère de cette femme, sa famille aurait déjà pris comme tant d’autres le chemin de l’exil. Heureusement, un idéal les pousse à tenir, à lutter, et à se relever encore et toujours. Mais jusqu’à quand ? Moins de deux mois après cette affaire de l’enveloppe canadienne, Tante Mary tentait en vain de consoler sa plus jeune fille, anéantie par des détonations meurtrières de la nuit. Nous sommes le 14 juillet 2006, et sa petite dernière se prénomme Cheryl.

Postulat pour un « bonheur bleu »

Les femmes du Liban ont connu dans leur pays la même déchirante histoire que leurs maris, subi les mêmes humiliations, enterré les mêmes êtres chers. Mais éloignées des décorations militaires, des actes de guerre sanguinaires et des titres de gloire fondés ou non, elles ont un autre regard à nous donner sur l’avenir de leur pays. Un regard plus emprunt de pragmatisme. Un regard tourné vers une génération future, qu’elles ont porté  pendant neuf mois. Un regard qui prône un retour au bonheur, même si celui-ci est teinté de nostalgie. Lamia el Saad, aujourd’hui écrivaine et poète libanaise, avait reçu, au cours de la guerre civile, un éclat d’obus en pleine tête, la laissant pour morte alors qu’elle n’avait que quatre ans Seuls l’acharnement d’un père et l’amour d’une mère parvinrent à la détourner d’une mort certaine. Elle mit ensuite de nombreuses années pour retrouver successivement la mémoire, la totalité de ses facultés intellectuelles et l’usage de la plupart de ces membres. On pourrait croire cette jeune femme habitée aujourd’hui d’un profond ressentiment à l’égard de ses bourreaux invisibles. Il n’en est pourtant rien, et comme elle le décrit si bien dans son dernier ouvrage Le bonheur bleu, elle souhaite à tout son peuple de s’émerveiller à chaque instant des petits plaisirs, que la vie continue malgré tout de leurs offrir. L’avenir, s’il n’est pas nécessairement rose, aura pour le moins une teinte bleue. Une teinte bleue, comme le genou d’un enfant tombé sur un sol trop dur. Une teinte bleue, comme l’âme de la musique noire américaine. Une teinte bleue, comme le bonheur auquel le peuple libanais peut raisonnablement aspirer, si aucune intervention extérieure ne vient une nouvelle fois raviver une mémoire encore convalescente. Puisse avoir les femmes du Liban encore le courage de nous en montrer le chemin…

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